Les gares sont, sans conteste, les lieux les plus mélancoliques que je connais. Paris, Florence, Belgrade, elles sembles toutes les monuments triomphants d'époques surannées. Il y flotte comme une nostalgie de conquêtes inachevées. On voit bien, ici par exemple, dans la gare de Zagreb, l'écusson croate encadré et suspendu en bonne place, au milieu du mur central. Il cache si mal, par sa position un autre cadre, une autre photo, un autre homme qui avait du tenir cette place pendant plus de trente ans, avant que les peintures soient rafraichies et le pays séparé.
Ce qui est troublant, c'est que si, à l'évidence, on a tenu à remplacer cette photo, les autres en revanche, celles de la glorieuse époque du rail unifiant le pays, ont été conservées.
Craint qu'un train un jour ne t'émeuve plus
... craint qu'un train, un jour, t'émeuve à nouveau. Et le long orphelinat des gares, n'est peut être plus celui auquel pensait Apollinaire.
vendredi, décembre 12 2008
Les gares de l'Histoire
Par Biladi Rolling Theatre le vendredi, décembre 12 2008, 20:12
dimanche, décembre 7 2008
Se souvenir de ses rêves
Par Biladi Rolling Theatre le dimanche, décembre 7 2008, 19:49
Mon cher P.
J'ai bien reçu ton mail, il y a quelques jours, mais je partais pour Sarajevo et je n'ai pas eu le temps d'y répondre.
Ce que tu me dis est bien triste. On se sent véritablement impuissant dans ces moments-là. La seule conjuration que j'ai pu trouver à la mort, inéluctable ou déjà survenue, est de prendre du temps pour penser à ceux qui sont partis et d'en parler autour de moi.
Il y a une semaine, j'ai été hébergé pendant quelque jours chez une amie. Elle m'a confié qu'il était important de se souvenir de ses rêves la première nuit que l'on dort dans un lit étranger. Je dois admettre que j'ai connu tant de lits ces dernières années, que cela m'a fait rire. Mais je ne sais pourquoi, j'ai accepté la proposition. Le plus étrange étant qu'elle n'a pas su me dire à quelle fin cela pouvait servir. Nous avons bu tard dans la nuit, puis j'ai été me coucher ayant oublié cette histoire. Et pourtant, vers le milieu de la nuit, j'ai senti (je devrais dire j'ai rêver) D. me taper amicalement sur l'épaule avec, dans le regard, une grande connivence. J'ai su que c'était le moment, je veux dire que j'ai su, dans mon rêve, qu'il me tapait sur l'épaule pour me réveiller. Et c'est ce que j'ai fait. C'était le plus sûr moyen d'emporter ce rêve choisi, à travers l'autre partie de la nuit et de m'en souvenir au matin. J'ai parlé de lui à diverses personnes pendant plusieurs jours après ça.
samedi, décembre 6 2008
un et quelque chose
Par Biladi Rolling Theatre le samedi, décembre 6 2008, 19:47
Ma chère M.
Voici un texte que j'ai écrit à mon arrivée à Sarajevo et qui devrait servir au dossier de présentation du spectacle, le titre étant, provisoirement, « un, virgule quelque chose (1,...). » Le nous m'inclus, bien sûr, dans la communauté d'ici. Une identité usurpée, mais qu'importe, n'en est-il pas, de toute façon, toujours ainsi?
Durant nos jeunes années, passées sur les bans de l'école, certaines choses nous ont été enseignées qui devaient nous servir pour l'âge adulte. Si, pourtant, l'avenir a démentit quelques unes d'entre elles, il en est d'autres, tels les mathématiques, qu'aucun déchirement, aucune guerre ne semblait pouvoir remettre en cause. Sans doute parce que ces vérités premières nous étaient enseignées à des fins domestiques et qu'un pain de deux cent grammes équitablement divisé par deux ferait toujours deux pains de cent grammes, y compris lorsque l'équité ou la farine viendraient à manquer.
C'est ainsi que nous avons appris les quatre termes de la division que sont le quotient, le diviseur, le dividende et le reste. Toutefois, s'il a été fait grand cas, durant ces vingt dernières années, des trois premiers termes, le dernier, celui (ou ce) qui reste précisément, semble avoir été jeté dans l'oubli.
Soit un pays, un et fraternel, qu'un diviseur suffisamment puissant et déterminé a pu diviser en... quel est le quotient au juste? combien de nationalités sommes-nous? Six? Combien d'États et combien d'États dans l'État? Le dividende n'est peut-être pas encore très stable. Mais division est aussi répartition. Aussi avons-nous été répartis selon nos nationalités respectives, unes et indivisibles cette fois-ci, le fraternel de Tito ayant rejoint le reste dans l'oubli.
Pourtant, c'est ce reste qui nous intéresse ici et aujourd'hui et qui rend toute pensée de l'identité sommaire et mensongère à qui le laisse de côté. La formule (nouvelle) de l'identité issue de la division de la Yougoslavie produit de l'identité et du reste. Il ne s'agit pas de comprendre ainsi l'indivisible ou le déjà divisé (les enfants nés de mariages mixtes par exemple) – ceux-là n'en sont qu'une des formes d'expression – mais, au contraire, l'individu à l'identité marquée, répertoriée, clairement attribuée. Et bien, malgré cette pureté ethnique, il y a un reste. Le reste de la division yougoslave. Chacun d'entre nous est un, virgule quelque chose...
Et ce reste que chacun traîne avec lui comme une queue de lézard qu'on arrache et qui repousse, ce reste semble flotter dans l'air. Puisqu'il n'a plus de territoire. Il se reterritorialise (comme dirait Gille Deleuze) sur ce qu'il peut: un air de variété qui remonte à trente ans en arrière, des vacances à la mer, d'éphémères compagnons de boisson.
Il ne semblerait pas juste, pourtant, d'assimiler ce reste à la Yougonostalgie. La Yougonostalgie n'est que l'expression comme une autre d'une reterritorialisation. Seulement le reste n'est pas pensable indépendament de ses deux mouvements de déterritorialisation et de reterritorialisation. Tout comme il n'est que l'un des termes, et le dernier – qui ne survient qu'après-coup – d'une division.
vendredi, décembre 5 2008
La forme d'une ville change plus vite, Hélas, que le cœur d'un mortel
Par Biladi Rolling Theatre le vendredi, décembre 5 2008, 19:44
Cher B.
Il y a quelques jours tu me demandais si ça allait, je n'ai malheureusement trouvé qu'aujourd'hui pour répondre à ton courrier, or, aujourd'hui, ça va mal. Il n'y a pourtant pas de raison précise, pas de cause rationnelle à cela... mais voilà, c'est que nous ne sommes pourtant pas faits que de raison. Je sais par avance que je ne parviendrai pas à démêler l'écheveau.
Je suis arrivé à Sarajevo hier au soir. J'ai erré dans les rues à la recherche, peut-être de celui que j'avais été, il y a trois ans, en tout cas des lieux chéris de la ville. Je n'avais jamais tant aimé une ville, alors, que celle-ci ; et je n'ai jamais si fortement ressenti, que cette fois-ci, ces vers de Baudelaire: « la forme d'une ville / Change plus vite, Hélas, que le cœur d'un mortel ». Une chanson grecque, aux forts accents d'Asie Mineure dit « Ne retourne pas, là où tu vas », j'y repense à l'instant.
Je n'ai pas trouvé, aux lieux, la profondeur que je leur avais connue. Ou peut-être est-ce autre chose: que ce qui me séduisait, à l'époque, à présent m'effraie. Je ne parviens pas à saisir le fond des choses, de quoi est-ce que je parle au fond? Peut-être du tragique.
Le tragique serait à la fois le contraire de la médiocrité (comme l'humour peut l'être) et l'envers de la résignation. Et quelque chose me fait mal dans ce têtu besoin de vivre que j'entrevois autour de moi, vivre y compris à côté de la vie, y compris en déméritant d'elle, y compris dans une certaine forme de servitude. Voilà ce que j'ai lu sur les murs et les visages, et je peux me tromper.
Une autre raison à tout cela est le peu de soutient ou d'encouragement que j'ai pu trouver, ici. A l'ambassade de Belgrade, une femme, au demeurant très sensible et honnête, me suggère de créer une association locale pour toucher d'autres fonds qui leur sont réservés...
J'ai alors l'impression de ne pas parvenir à faire comprendre la raison de ma présence ici, à faire comprendre l'enjeu qu'il y a à aller jouer le spectacle là où le théâtre ne va que rarement. Et les difficultés, y compris personnelles, à monter ce type de projet.
J'ai l'air de me plaindre, n'est-ce pas? Pourtant ce n'est pas cela que je voudrais dire, mais plutôt, pointer du doigt l'absurde souffrance qu'un tel projet engendre et que je ne parviens pas a accepter (faute d'en trouver des causes raisonnables) comme une chose ordinaire. L'exemple de mon ami devenu fou après quelques mois passés au Maroc devrait pourtant m'y aider.
Enfin il y a cette chose énorme: F., restée en France et qui me manque, ma vie affective – enfin ma vie quoi! -- hypothéquée de la sorte pour ce projet.
J'espère que tu m'excuseras pour cette lettre peu digne d'un ami, mais je me suis trouvé avoir du temps au mauvais moment pour te répondre. Je ferai des efforts à l'avenir.
vendredi, novembre 28 2008
Homesickness
Par Biladi Rolling Theatre le vendredi, novembre 28 2008, 14:02
Mon bien cher J,
Je réponds avec quelque retard à ton dernier courrier.
Comme je te le disais, je suis a Belgrade depuis maintenant deux semaines, tâchant de trouver les fonds et les acteurs pour mon prochain projet. Je voudrais le faire à cheval entre les trois pays jadis en guerre et toujours en conflit: Bosnie, Croatie et Serbie. Cela s'annonce encore difficile. Mes partenaires de jadis (ambassade et IF) semblant sous le coup de restrictions budgétaires importantes (du moins c'est ce qu'ils m'ont dit à Belgrade, je n'ai pas encore vu leurs homologues de Sarajevo et Zagreb). Tu semblais toi-même dire la même chose.
Le Maroc me manque. Ca n'est pas tant que je regrette de l'avoir quitté, que la difficulté que j'éprouve à prendre en considération les différences, importantes, qui existent entre ici et là-bas. C'est pourtant cela que je cherchais en choisissant de venir ici plutôt que de continuer vers l'Egypte. Mais, comment dire, j'avais fini par me sentir adopté là-bas. Et tout est à recommencer.
J'étais dans le tramway hier. Parmi les gens assis autour de moi, un jeune homme se comportait différemment des autres: osant parfois quelques plaisanteries, son attitude tranchait avec celle des autres voyageurs. Je me suis tout à coup senti une grande inclinaison pour lui. A son teint sombre j'ai compris qu'il était Rom. J'ai alors tenté, de loin, les gestes, sourires etc, susceptibles de créer, au Maroc, la connivence. Ils les a compris et justement interprétés. J'ai été heureux de cette familiarité subite.
J'espère te voir vite.
dimanche, novembre 16 2008
De Belgrade à Bergman
Par Biladi Rolling Theatre le dimanche, novembre 16 2008, 15:26
Cher S,
Je suis à Belgrade depuis deux jours pour essayer d'y monter un spectacle cette saison, avec de jeunes comédiens serbes, bosniaques et croates. Il me faut donc trouver et l'argent et l'équipe, ce qui n'est évidemment pas facile dans cette zone encore si profondément divisée. J'ai pourtant bon espoir, grâce sans doute à une détermination que je tiens de je ne sais où et à l'enthousiasme que j'ai vu naître chez certains jeunes gens à qui j'ai exposé mon projet et que semblait faire rêver la perspective de pouvoir édifier un projet commun, c'est à dire, toujours, un monde commun.
Je ne sais ce que nous avons perdu dans cette guerre (que j'ai suivie, comme chacun, à la télévision dans mon adolescence), ce que nous avons laissé se perdre. Nous, c'est à dire les hommes... peut-être justement une partie de ce qui nous faisait hommes, et que ce projet voudrait s'employer à retrouver.
J'ai reçu ce matin un mail de l'ami technicien avec lequel je partage ces projets autour de la Méditerranée et qui a toute ma confiance. J'en cite le passage vous concernant. Bravo à vous, à toi.
Reçu de B. : "PS : avant de m'inonder les neurones d'alcool, hier soir, j'ai vu un très beau spectacle : "s'agite et se pavane" de Bergman, grosse production mais de laquelle se dégageait vraiment l'esprit Bergmanien (?) et notamment son amour des artistes qui, bien que totalement fauchés, et limite bons à enfermer, ne démordent pas de leur nécessité de battre la campagne et de jouer, envers et contre tout ; et comment jaillit justement à l'extrême de ce "contre tout" une chose qu'on pourrait presque appeler l'essence de l'art, la confusion momentanée entre les espaces émotionnels de la fiction et de la réalité. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre... Tant pis, je te raconterai ça plus en détails une autre fois. Mais c'est le genre de spectacle grâce auquel on échappe à la résignation, et donc c'est bien, et donc on est contents, et donc on boit..."
Lien vers le spectacle: S'agite et se pavane
samedi, novembre 15 2008
Ne pas s'être résigné
Par Biladi Rolling Theatre le samedi, novembre 15 2008, 23:10
Cher B,
Merci d'avoir contacté X et merci pour ton mail. Ses propos ne semblent effectivement pas très encourageants.
Voilà la singularité de notre projet. Qu'il soit jugé à la fois digne et pourtant trop ambitieux par ceux dont on attendrait qu'ils se battent à nos côtés. On entend derrière leurs propos une certaine résignation, n'est-ce pas? C'est pour cela que je me hâte. Avant que cette résignation ne me gagne. A quel âge apparaît-elle? Quoiqu'il en soit, ce jour-là j'aurais cessé de faire du théâtre.
Je me montre sans doute un peu dur. Je ne le voudrais pas. Je connais trop la complexité des destinées individuelles et combien peuvent être nombreuses les occasions de renoncer, peut-être au moins pour un temps. J'ai moi-même senti de nombreuses fois les signes de la fatigue et le doute du chemin ces deux dernières années. Cette réaction ne m'est utile que pour ne pas sombrer moi-même. C'est cette impossibilité même qui est au coeur du projet et nous permet de l'accomplir... et l'enthousiasme qu'il peut soulever parfois au détour d'une rencontre pour continuer à y croire. C'est ainsi que j'ai tenu deux années au Maroc, malgré l'incrédulité des uns et les nombreux obstacles.
(...)
Je leur ai parlé de notre projet. Ils ont pris ça très au sérieux, commençant par me parler des difficultés que nous risquons de rencontrer... comme pour ne pas se laisser aller à l'enthousiasme que je voyais naître en eux.
Je me suis étonné que tout aille si vite: j'ai eu l'impression que j'aimerais travailler avec eux. Je n'en sais encore rien, mais ils semblaient tous deux habités d'une belle rage... Il m'a parlé du système d'enseignement du théâtre ici. Il portait le même jugement que celui que j'ai à l'égard du théâtre français. Ca n'est peut-être pas suffisant, mais c'est à ces signes-là qu'on se reconnait les uns les autres: ne pas s'être résigné.
vendredi, novembre 14 2008
Arrivée à Belgrade
Par Biladi Rolling Theatre le vendredi, novembre 14 2008, 23:07
Chère M.
Après un voyage long et fatiguant que j'ai l'impression d'avoir passé à essayer de me réveiller et de me rendormir à chaque nouveau passage de frontière, je suis finalement arrivé à Belgrade. Étrange impression que toutes choses sont restées à la place où je les avais laissées...
Les quelques personnes rencontrées, un peu par hasard, le premier jour ont l'air optimistes sur notre projet. Une certaine entente est immédiatement apparue entre eux et moi. L'incomparable plaisir du voyage et des rencontres: trouver à l'autre bout du monde ceux qui te donnent l'impression d'avoir toujours été à tes côtés.